Ni Dieu, ni maître, mais un clavier

Qui peut encore prétendre que l’avènement du web 2 .0, des logiciels libres, des clouds divers de partage et de mutualisation de données, de l’opendata, des réseaux sociaux et autres innovations technologiques et évolutions d’usages n’ont pas fait souffler sur le numérique un vent de liberté exceptionnel ? Et, s’il vous plait, n’ouvrons pas une énième fois l’éternel débat sur la protection de la vie privée, l’e-réputation, la fiabilité des publications, etc … Toute nouvelle liberté d’expression entraîne ipso facto une part de dérives possibles. C’est le prix à payer pour cette liberté collective. Surtout, ce n’est pas le sujet de ce billet.

Par ailleurs, tout communicant public qui se respecte porte, théoriquement et bien haut, les couleurs de la concertation et de la participation citoyenne. Tous les supports, tous les outils ont ainsi été mis en œuvre depuis des décennies : réunions publiques, expositions, vidéos, dépliants ou plaquettes, foires aux questions sur minitel, forum de discussion sur Internet, questionnaires, sondages, enquêtes publiques formelles ou informelles, conseils de quartier, conseils de développement, etc. Le tout, avec des succès variables pour ne pas dire, la plupart du temps, décevants. Participants en petit nombre, présence systématique des mêmes – devenus à l’occasion des quasi professionnels de la concertation –, surreprésentation de certaines tranches d’âges ou CSP (donc sous représentation des autres), … autant d’écueils qui nous ont laissé sur notre faim et qui nous ont fait espérer d’autres moyens d’actions possibles. Et la concurrence déloyale de la PQR avec ses si pertinentes questions posées aux lecteurs (« Êtes-vous pour ou contre l’augmentation des impôts ? » par exemple) n’a rien arrangé quant à la quantité ou à la qualité des arguments avancés, le récurrent « C’est qui qui paie, c’est nous qu’on paie ! » donnant largement raison à la maxime qui certifie que seul le silence est d’or.

Alors, lorsque des dircoms publics, frustrés par les conditions actuelles de mise en œuvre du débat public, se retrouvent avec entre leurs mains de nouveaux et miraculeux moyens pour ouvrir un espace d’échanges permanents, animé par celles et ceux qui jusqu’à présent ne participaient pas, et permettant à chacun de connaître les propos des autres, ils devraient sauter de joie, verser une larme de reconnaissance, allumer à un cierge à Sainte-Rita et, pourquoi pas, entamer une petite danse de la joie. Or, il n’en n’est rien !

Voilà donc bien un vrai paradoxe que de constater que les chantres de l’agora permanente deviennent circonspects, voire réticents, lorsqu’il s’agit de bénéficier pour eux de la puissance de ces outils 2.0 et, demain, celle du 3.0. Un relent de NYMBY peut-être ?

Il faut dire que le problème avec ces conversations en temps réels et digitales, ces commentaires incessants sur les réseaux sociaux ou ces live-tweets endiablés, c’est que s’y expriment tous ceux qui le désirent, même ceux qui ne sont pas d’accord avec les si formatées annonces institutionnelles.

Le syndrome "Anonymous" frapperait donc  les collectivités et leur communication ? Effectivement, une nouvelle race de citoyens apparaît, ceux que l’on pourrait baptiser les "anargeeks", que nous ne confondront pas avec les "hispsters", merci d’avance ! Et ils semblent bien plus difficiles à réguler que les adhérents du Comité du Fête ou que les permanents de l’association de jumelages. Annoncés comme connectés en permanence, ils seraient amateurs de pensées indépendantes, de contre-culture, de politique dite "progressiste", de créativité, d’intelligence et de productions collectives, de partage du savoir, de contre-enquêtes débridées, et dotés d’un humour acide et décalé, donc parfois lassant, en tous les cas déroutant … pour nous. Pour en savoir plus, allez donc lire ce que certains d’entre eux ont établi comme manifeste. Extraits :
« Anargeek, donc, parce que j'aspire à une société basée sur l'autodétermination, la libre coopération et l'intelligence collective. C'est dans ce sens que j'adhère au mouvement des logiciels libres, fruit de la collaboration volontaire de milliers de personnes de part le monde, permettant à quiconque de partager, mais aussi de modifier et de distribuer les programmes informatiques libres.
Anargeek, parce que je refuse d'être esclave d'un système politique comme d'un système informatique [...] Je veux pouvoir autogérer ma vie, comme je veux pouvoir comprendre, modifier et créer mes outils […]
Anargeek, encore, parce que l'informatique est aussi un excellent support d'information indépendante. Aussi puis-je participer à des réseaux de contre-info [...] ouverts aux contributions de tou-te-s [...] explorant des sujets boycottés ou maltraités par "l'information" de masse.
Anargeek, enfin, parce que je crois que les ordinateurs ne se résument pas à des instruments de fichage et d'aliénation, mais peuvent constituer des outils d'épanouissement, de communication et de transformation sociale. Je préfère partager mes savoirs plutôt que de jalousement les garder [...] [en participant] à la mise en place d'outils et de "services" collectifs & non-marchands [...] 
»

Vous l’avez compris, l’acabit de ces internautes est de poids. Les pincettes à utiliser pour les toucher restant sans doute à inventer. Mais, en définitive, le problème avec eux n’est pas qu’ils soient en désaccord avec la parole de la collectivité. Il n’est pas non plus qu’ils le disent, nous avons l’habitude de la contradiction. Non, la difficulté réside dans le fait que leurs références ne sont définitivement pas les nôtres. Anticonformistes et toujours à contre-courant, c’est bien à contre-pied qu’ils nous prennent. Ces fans de la désobéissance civique refusant de suivre nos règles et allant même jusqu’à imposer les leurs. D’où nos légitimes pertes de repères et d’équilibre.

Communicant ou concertant souvent en vase clos, nous nous sommes habitués, malgré nos constats d’échecs évoqués en introduction, à dialoguer de fait avec les toujours mêmes interlocuteurs et à partager implicitement toujours les mêmes valeurs, les mêmes codes, les mêmes manières de voir le monde. Bref, les mêmes manières de jouer au même jeu social, avec ses rôles si connus par avance.

Avec ces nouveaux participants, c’est une toute autre histoire. Leur rapport au Pouvoir, même local, donc aux élus, n’est pas celui que nous connaissions. Leur indépendance d’esprit vis-à-vis de la politique "classique" ne les empêchant pourtant pas d’envisager politiquement les choses. Leur rapport à la parole dite "officielle" est aux antipodes de celui qui nous avions l’habitude de côtoyer. Leur suspicion permanente vis-à-vis de l’information cataloguée "officielle" s’étend sans vergogne à notre propre information locale. Si vous pensiez encore qu’il suffit de dire pour être cru, ces lascars vont vous faire connaître de grandes désillusions.

Avec ces internautes 2.0, on se parle sans ambages, sans formules de politesse ampoulées, sans précautions oratoires. Surtout, ils nous interpellent quand on s’y attend le moins, sur des sujets qui, jusqu’à présent, semblaient faire l’unanimité (qui, en tous les cas, ne soulevaient pas de commentaires), voire sur des sujets que nous n’abordons pas (et que nous ne voulons pas mettre sur la place publique). Mince alors, voilà que désormais ce serait notre public qui prétendrait composer le sommaire de notre magazine ou les contenus de nos publications sur le web ?

Je ne sais pas si cela est un bien ou un mal. Je ne sais pas si l’on doit poursuivre l’ouverture du dialogue dans ces conditions ou si, en revanche, il convient de réguler davantage, quitte à être encore et toujours dans les inefficaces "changements 1" pointés du doigt par l’école de Palo Alto, dont le fameux "faire toujours plus de la même chose".

Ce que je pressens par contre, c’est qu’il convient de s’adapter sans attendre car cet espace de liberté d’expression est à l’évidence sans retour possible. Car voyez-vous, le pire c’est que l’expression peut se faire jour à tous endroits de l’espace numérique et que, dans ces conditions, en être absent ou poser des obstacles semble bien vain, puisqu’il n’existe aucune barrière infranchissable sur le net. D’ailleurs, on pourra supposer que, vue leurs caractéristiques, la moindre tentative de censure ne pourra que booster l’envie de nos anargeeks de nous troller (comprendre : "pourrir la vie") ! Ainsi, puisque nous ne pouvons pas faire sans, tentons de faire, malgré tout, avec. Eux y arrivent très bien visiblement. Il faut préciser qu’ils jouent à domicile …

Auteur: 
Marc Thébault

Commentaires

Billet trés intéressant, qui en dit long sur la nécessité d'interroger la démocratie représentative telle que nous la connaissons et pratiquons. Si cela vous intéresse, depuis début janvier à la faveur de la refonte du site web de la Région Auvergne www.auvergne.fr ; il a été mis en place un mécanisme digital "d'initiative populaire" pour élargir le champs de la démocratie locale. Tout citoyen peut proposer une e-pétition et si 5% du corps électoral la signe, l'Assemblée régionale l'examinera obligatoirement. Plus de détails ici : http://www.auvergne.fr/content/participez-la-vie-de-la-region

Nous attendons désormais que les internautes/ citoyens se saisissent de ce nouvel outil à leur disposition !


Merci François, je vais regarder l'initiative de ce pas ! Et peut l'ajouter dans mon dernier billet sur les smart cities :-)